Comment remettre l’Humain au cœur des préoccupations agricoles et alimentaires ?

Par Pierrick De Ronne, Président de Biocoop

Selon l’OXFAM, 80 % de l’alimentation mondiale dépend de la production de paysannes et paysans. Pourtant, loin d’être récompensés pour leur contribution à la survie de la planète, de plus en plus d’agriculteurs perçoivent des revenus insuffisants pour leur assurer un revenu de vie décent. Dans l’ensemble des pays du monde, les géants de l’agro-industrie et de la distribution dominent les ventes de produits alimentaires. Ces acteurs s’organisent même à l’international afin de définir des prix payés aux producteurs sans cesse plus réduits. Cette guerre destructrice de valeur, maintes fois pointée du doigt par l’ensemble des acteurs, ceux-là mêmes qui s’y sont engouffrés depuis plusieurs années, écrase nos paysans, détruit nos filières et nos marchés locaux, accentue les écarts de revenus et s’accompagne, de surcroît, d’un recours croissant de l’industrie agro-alimentaire aux additifs et aux ingrédients ultra-transformés, lesquels ont un impact désastreux sur la santé des consommateurs.  

Les acteurs de la distribution ont une responsabilité sur les inégalités du système alimentaire mondial. L’engagement des enseignes, petites et grandes, pour transformer leur modèle d’approvisionnement, de production et de consommation est donc une condition indispensable. Aussi, comment passer d’une politique agricole productiviste, destructrice de valeur, à une politique de l’alimentation reconnue pour ses externalités positives (terroir, rayonnement culturel, emploi) ? Comment réussir à démocratiser l’accès à une alimentation de qualité rémunératrice pour les paysans tout en considérant l’agriculture comme partie intégrante de notre santé et de nos écosystèmes sociétaux ?

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Mobilisation des recettes par la transparence fiscale : Enseignements tirés du parcours transformationnel de l’Ouganda

Par John Rujoki Musinguzi, Directeur général – Autorité fiscale de l’Ouganda, Mary Baine, Directrice – Programmes fiscaux, Forum sur l’administration fiscale africaine, Zayda Manatta, Cheffe du Secrétariat du Forum mondial sur la transparence et l’échange de renseignements à des fins fiscales, et Marcello Estevão, Directeur mondial, Macroéconomie, commerce et investissement, Groupe de la Banque mondiale

© Uganda Revenue Authority

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En quelques années seulement, l’Ouganda a considérablement renforcé sa transparence et sa capacité fiscales afin de mobiliser davantage de ressources intérieures pour financer le développement durable. Pour lutter contre les flux financiers illicites, l’Ouganda a pris des mesures considérables pour assurer la mise en œuvre des normes mondiales visant à accroître la transparence et faciliter l’échange de renseignements. Les résultats ont été impressionnants, avec 26 millions USD de recettes supplémentaires identifiées depuis 2014 grâce à des vérifications fiscales et l’échange de renseignements. Sur ces recettes identifiées, 22 millions USD ont déjà été versés dans les caisses de l’État.

L’étude de cas sur l’Ouganda publiée aujourd’hui, montre comment la transparence fiscale peut aider les pays en développement à renforcer leurs capacités fiscales et leurs efforts de mobilisation des ressources intérieures pour atteindre les Objectifs de développement durable et l’Agenda 2063 de l’Union africaine. Elle montre également que le parcours réussi de l’Ouganda est le résultat d’un engagement politique et administratif fort, d’une stratégie claire et d’un soutien coordonné et constant des partenaires au développement.

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Intensifier les possibilités d’emploi dans les systèmes alimentaires pour les jeunes et les femmes en Afrique de l’Ouest

Par Koffi Zougbédé, Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest

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En 2011, Fatoumata Cissoko, jeune femme vivant en Guinée et diplômée en comptabilité, a lancé sa société de transformation de fruits secs avec 260 USD. Elle produit environ 16 tonnes d’ananas séché par an vendu dans de nombreux magasins et supermarchés de la capitale, Conakry, et d’autres villes du pays. Récemment, sa société a considérablement accru sa capacité de production pour améliorer sa compétitivité sur les marchés régionaux et internationaux. Fatoumata a également ouvert un restaurant bio pour compléter la chaîne de production et elle emploie directement 15 femmes. L’histoire de Fatoumata est un exemple des nombreuses opportunités d’emploi émergentes dans les systèmes alimentaires d’Afrique de l’Ouest.

Activités non agricoles – une multitude de possibilités d’emploi diversifiées              

L’économie alimentaire régionale, premier employeur d’Afrique de l’Ouest, devrait atteindre 480 milliards USD en 2030, le secteur non agricole représentant 49 % de la valeur ajoutée. En conséquence, la demande de main-d’œuvre dans les activités non agricoles se développe principalement dans les zones urbaines – pour la transformation, la commercialisation et d’autres services tels que les repas pris à l’extérieur du domicile. Ces activités sont susceptibles de créer des emplois décents et permanents, en particulier pour les jeunes et les femmes. Environ 68 % des femmes occupant un emploi travaillent dans l’économie alimentaire et, comme Fatoumata, la plupart d’entre elles évoluent dans des segments non agricoles.

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Donner la priorité aux contextes fragiles dans le monde de l’après-pandémie

Par Jorge Moreira da Silva, Directeur, Direction de la coopération pour le développement de l’OCDE  

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Les chocs économiques et sociaux liés à la pandémie ou en rapport avec le climat n’ont épargné aucun pays du monde en 2020, mais ils font peser une grave menace et frappent de manière disproportionnée les contextes fragiles ou touchés par un conflit. Déjà parmi les moins à même de faire face aux chocs, et dotés de capacités d’adaptation insuffisantes, ceux-ci sont aujourd’hui particulièrement exposés à ces risques. Ils ont besoin d’urgence de plus de soutien de la part de la communauté internationale, tant pour se relever à court terme que pour renforcer leur résilience face à de futurs chocs systémiques.

Un an après le début de la Décennie d’action et de réalisations, les contextes fragiles ou touchés par un conflit se trouvent à la croisée des chemins. Avant même la pandémie de COVID-19, les 57 contextes fragiles – y compris les 13 contextes extrêmement fragiles – recensés dans la publication de l’OCDE États de fragilité 2020 abritaient près d’un quart de la population mondiale, mais aussi les trois quarts des personnes en situation d’extrême pauvreté dans le monde. Aucun d’entre eux n’est en passe d’atteindre les objectifs de développement durable (ODD) relatifs à l’élimination de la faim, à la bonne santé, au bien-être et à l’égalité entre les sexes. Là où la majorité des pays en développement non fragiles progressent, la plupart des contextes fragiles régressent : ceux qui accusaient déjà un retard voient aujourd’hui celui-ci s’aggraver.

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Aux racines de la violence contre les femmes : comprendre ses causes profondes et comment y remédier

Par Hyeshin Park, Coordinatrice du programme Égalité femmes-hommes, et Gabrielle Woleske, Analyste de politiques publiques, Centre de développement de l’OCDE

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Chaque jour, 137 femmes sont tuées par leur partenaire ou un membre de leur famille. Une femme sur trois dans le monde a déjà subi des violences conjugales au cours de son existence. Alors que la violence à l’égard des femmes demeure un problème mondial persistant, nombreux sont ceux qui continuent de n’y voir qu’une simple affaire personnelle ou ne concernant que « certains hommes mauvais ». La nature généralisée de ce phénomène indique toutefois qu’il s’agit aussi d’un problème social collectif, prenant racine dans les normes sociales largement répandues et liées au concept de masculinité – c’est-à-dire les constructions sociales qui définissent la façon dont les hommes se comportent et, surtout, sont censés se comporter dans des contextes spécifiques pour être considérés comme de « vrais » hommes. Pour comprendre pourquoi certains hommes sont violents envers les femmes et y mettre un terme, il nous faut donc identifier et questionner les normes qui conduisent à ce type de comportements, et dépasser le discours qui voudrait restreindre ce problème à l’action individuelle de « certains hommes mauvais ».  

Norme 1 : Un « vrai » homme doit subvenir aux besoins de sa famille

Les normes masculines sont diverses ; elles peuvent être nocives et restrictives – comme celles associées à une « masculinité toxique » –, ou équitables au regard de l’égalité des genres et flexibles. Le principal problème est que certaines masculinités promeuvent des conceptions très rigides de ce que signifie être un « vrai » homme, faisant ainsi pression sur les hommes et les garçons pour qu’ils se conforment aux idéaux sociaux de ce que serait la virilité. Les hommes qui acceptent et intériorisent ces normes sont, de fait, plus susceptibles de commettre des violences1. L’un de ces idéaux voudrait que les « vrais » hommes subviennent aux besoins de leur famille. Il s’agit en effet de l’une des attentes sociales les plus fortes et universelles à l’égard des hommes. Selon les données de 28 pays de l’Union européenne, en 2017, 43 % des personnes interrogées déclaraient ainsi que le rôle le plus important d’un homme est de gagner de l’argent, un pourcentage qui atteignait même 80 % en Bulgarie. En outre, en 2016, en Azerbaïdjan, la majorité des hommes estimaient qu’un homme sans revenus n’a aucune valeur.

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Bâtir une nouvelle structure de financement pour le développement de l’Afrique

Par Jean-Hervé Lorenzi, Président d’honneur du Cercle des économistes avec Théodore Gentil et Léa Konini, chargés de recherche au Cercle des économistes

En 2020, le PIB mondial a chuté de 4,4 % d’après la Banque mondiale. L’économie africaine n’a pas été épargnée par la crise. La crise du Covid s’est traduite par un effondrement des flux financiers vers l’Afrique. Les investissements directs à l’étranger vers le continent, qui avaient déjà chuté de 10,3 % pour s’établir à 45,4 milliards de dollars en 2019 selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), ont chuté de près de 40 % et les flux de transferts des migrants de 25 % en 2020 (Banque européenne d’investissement). La pression fiscale dans la plupart des pays, qui varie autour de 17,2 %, est restée très faible malgré les réformes entreprises dans ce domaine.

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Inégalités et migrations internationales : garantir des avantages pour tous dans l’après-pandémie

Par Jason Gagnon, Économiste du développement, Centre de développement de l’OCDE

Jaipur, Rajasthan, India, mai 2020 : Les travailleurs migrants indiens quittent la ville en raison du confinment. Photo: Mukesh Kumar Jwala / Shutterstock

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La pandémie de COVID-19 a bouleversé les migrations internationales. Selon les Nations Unies, on comptait 272 millions de migrants internationaux dans le monde en 2019, soit 3.5 % de la population mondiale, ce qui reflétait une augmentation constante au fil des ans. Cependant, depuis le début de la crise, les migrations ont considérablement diminué. En raison des restrictions, l’accueil d’étrangers dans les pays de l’OCDE a chuté de 46 %. Dans les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), et dans de nombreuses autres régions du monde, les tendances vont dans le même sens. Et la baisse générale des flux migratoires devrait se poursuivre en 2021.

Les répercussions disproportionnées de la crise du COVID-19 sur les migrants sont innombrables. La pandémie a également montré à quel point de nombreux pays dépendent fortement des migrants pour faire fonctionner leur économie, assurer leur sécurité alimentaire  et combler leur déficit de compétences. Sans parler des biens culturels immatériels dont bénéficient les sociétés dans tous les domaines, que ce soit en termes d’alimentation, d’événements culturels et d’art. Mais quel sera l’impact du COVID-19 sur l’avenir des migrations internationales ?

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Pourquoi les pays en développement devraient taxer la consommation de carbone alors même que les économies avancées sont très loin du compte ?

Par Jonas Teusch, économiste, et Konstantinos Theodoropoulos, statisticien, Centre de politique et d’administration fiscales de l’OCDE

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Taxer la consommation d’énergie au service du développement durable

Pourquoi les pays à faible revenu devraient-ils mettre en œuvre une politique de tarification du carbone afin de réduire les émissions de carbone, alors que les économies les plus avancées au monde appliquent des tarifs largement insuffisants pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris ? Plus de 70 % des émissions produites par les pays de l’OCDE et du G20 échappent à tout impôt, et plus de la moitié d’entre elles sont tout bonnement gratuites, même en tenant compte des systèmes d’échange de droits d’émission.

Les émissions de carbone de la plupart des économies émergentes et de celles en développement sont faibles par rapport à celles des pays de l’OCDE et du G20. Par exemple, les 15 économies en développement et émergentes1 analysées dans un récent rapport de l’OCDE intitulé Taxer la consommation d’énergie au service du développement durable génèrent moins de 4 % des émissions mondiales de carbone, tandis que les pays de l’OCDE et du G20 sont collectivement responsables de plus des trois quarts de ces émissions.

Dans ce contexte, faut-il se préoccuper du fait qu’aucun des 15 pays examinés n’applique aujourd’hui une tarification explicite du carbone, et que 83 % des émissions de carbone échappent à tout impôt ? 

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La révolution tunisienne dix ans après : pourquoi doit-on continuer à y croire ?

Par Hakim Ben Hammouda, Universitaire et ancien Ministre de l’Économie et des Finances, Tunisie

La révolution tunisienne le 14 janvier 2011 a été à l’origine d’une grande espérance. Non seulement, elle a libéré la Tunisie d’un autoritarisme anachronique mais elle a aussi ouvert le système politique sur les principes de la modernité politique. Les nouveaux pouvoirs dans les pays des révolutions arabes et dans les autres pays se sont engagés à opérer de grandes réformes constitutionnelles afin d’instaurer le pluralisme politique et un système démocratique avec des élections ouvertes. Parallèlement aux changements politiques, la refonte des modèles de développement était au cœur des priorités post-révolutions et le rêve de construire de nouveaux modèles durables.  

Mais, ces promesses ont été rapidement trahies laissant derrière elles un champ de ruines et un goût d’inachevé. Les transitions politiques se sont transformées dans des conflits ravageurs et dans des guerres destructrices comme en Syrie, en Libye ou au Yémen. Dans d’autres pays la parenthèse démocratique s’est rapidement renfermée et a donné lieu à une restauration autoritaire. Les printemps arabes se sont mus en un hiver glacial qui a emporté les rêves et les espoirs de lendemains qui chantent. Seule la Tunisie a pu poursuivre son chemin et sa transition démocratique. Mais non sans de grandes difficultés et des défis importants qui restent à relever, parfois dans une grande indifférence.

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L’Afrique pense par elle-même son développement

Par Firmin Edouard Matoko, Sous-directeur général, Priorité Afrique et Relations extérieures


Ce blog fait partie d’une série qui invite acteurs et penseurs à renouveler le discours actuel sur l’Afrique et son développement.

Les africains ont aujourd’hui plusieurs certitudes quant au futur de leur continent: celui-ci regorge de richesses naturelles (« un scandale de la nature » disent certains) ; il est culturellement riche et abonde de ressources humaines talentueuses. Enfin, après des décennies d’enfermement idéologique et d’injustice épistémique, l’Afrique est désormais capable de penser par elle-même et d’écrire son avenir[1].

La réalité d’une Afrique riche en ressources naturelles mais non encore totalement exploitées a été le fil conducteur des stratégies de développement post-indépendances d’inspiration classique ou libérale. Deux économistes africains, l’égyptien Samir Amin et le zimbabwéen Thandika Mkandawire se distinguent très vite par leurs analyses sur les conditions inégales de développement des pays africains et en se situant dans un schéma de rupture anticolonial. Dans un sens, on peut situer à travers les thèses de ces deux précurseurs le point de départ d’une pensée africaine du développement. D’ailleurs, la création en 1973 du CODESRIA dont les deux éminents économistes suscités furent secrétaires exécutifs avait pour objectif de « développer des capacités et des outils scientifiques susceptibles de promouvoir la cohésion, le bien-être et le progrès des sociétés africaines. Ceci passait évidemment par l’émergence d’une communauté panafricaine de chercheurs actifs, la protection de leur liberté intellectuelle et de leur autonomie dans l’accomplissement de leur mission et l’élimination des barrières linguistiques, disciplinaires, régionales, de genre et entre les générations ».

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