Jeunes : oser, innover, entreprendre !

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Par Awa Caba, Co-fondatrice, Sooretul 1


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Vendeurs de fruits à Thiès, Sénégal. Photo: shutterstock.com

Au Sénégal, les Petites et Moyennes Entreprises (PME) ou structures de production et transformation des produits agricoles se trouvent essentiellement dans la banlieue de la capitale (Guédiawaye à 15 km de Dakar) et dans les zones rurales autour de Kaolack, Ziguinchor, Kédougou, Thiès et Saint-Louis. Elles disposent de peu de moyens techniques et financiers pour se développer et commercialiser leurs produits. Leurs produits manquent notoirement de visibilité et de présence sur le marché local, dans les boutiques et les grandes surfaces.

La stratégie de pénétration du marché par ces structures s’effectue, en général, à travers la participation aux foires internationales. Ce sont malheureusement les seules occasions de vente à très grande échelle. Ce déficit des produits locaux sur le marché a plusieurs causes: peu de moyens mis en œuvre pour développer le secteur, des PME insuffisamment sensibilisées aux enjeux du packaging, et un manque de d’incitation au niveau politique pour favoriser la consommation de produits locaux.

Faute de promotion des produits locaux transformés, les consommateurs ne les adoptent pas. Les entreprises du Sénégal qui transforment la production des zones rurales (bissap, baobab, mangue) en confiture, jus naturel et en produits cosmétiques ont du mal à les imposer sur les marchés des capitales régionales du fait de l’abondance des produits importés, des habitudes alimentaires des consommateurs et des difficultés qu’ils ont pour accéder à ces marchés et écouler leurs produits.

Comment faciliter l’accès au marché et permettre aux consommateurs de trouver une gamme de produits diversifiés, fabriqués au Sénégal? J’ai eu l’idée de miser sur la technologie et mis en place une plateforme de promotion et de vente en ligne des produits agricoles transformés par les femmesParce qu’au Sénégal le secteur de la transformation des produits agricoles est féminin à hauteur de 80%: dans la plupart des cas, les hommes cultivent et les femmes transforment.

Sooretul est donc la première plateforme d’e-commerce permettant de rapprocher l’offre rurale de la demande urbaine. Elle permet au consommateur de commander en ligne et de se faire livrer plus de 10 catégories de produits agricoles transformés avec plus de 400 produits référencés: fruits et légumes, conserves et confitures, sirops et jus, produits halieutiques et cosmétiques, infusions … Et à travers le digital et l’e-marketing elle permet aux femmes travaillant dans la transformation de donner plus de visibilité à leurs produits.

Je n’avais pas les bonnes compétences en affaires, ayant suivi une formation purement technique en informatique: pas une fois dans mon cursus scolaire et universitaire je n’ai reçu un module de formation en business. Mon esprit d’entreprenariat s’est réveillé quand j’ai participé au concours Imagine Cup, une grande compétition organisée par Microsoft dans le domaine de la technologie et destinée aux étudiants. En 2011, alors que j’étais en 4ème année de cycle ingénieur en informatique à l’Ecole Supérieure Polytechnique de Dakar, mon équipe a été désignée championne de l’Afrique de l’Ouest et du Centre dans la catégorie «Software design». Le thème de la compétition était de créer une solution technologique innovante pour résoudre les problèmes liés aux Objectifs du Millénaire pour le Développement. C’est de là que nous est venue l’idée de créer une application sur le Cloud pour faciliter la distribution, l’accès à l’information sur le prix et les marchés, et la commercialisation des produits agricoles. Nous avons créé la plateforme digitale des produits agricoles transformés Sooretul, qui signifie «ce n’est plus loin» en wolof, une langue du Sénégal, pour exprimer la notion de proximité. Nous rapprochons l’offre rurale de la demande urbaine.

J’ai dû apprendre l’entreprenariat par moi-même en participant à des compétitions comme les startups week-ends, ou sur le terrain au contact des femmes transformatrices de produits agricoles et des clients. J’ai par la suite complété mes études par une formation en Business et Entreprenariat à l’Université de l’Iowa aux Etats-Unis. Je continue à améliorer mes compétences en étant membre d’un réseau d’entrepreneurs au Sénégal.

Les défis

Au lancement du projet, les problèmes auxquels nous avons fait face étaient tout d’abord le manque de financement, ainsi que la difficulté de rassembler les documents administratifs, puisque j’étais novice dans le secteur de la création d’entreprise sociale. À ceux-là s’ajoutaient le manque de confiance dans les jeunes porteurs de projet — en particulier celui, utopique, de vendre des produits agricoles transformés sur internet — ainsi qu’une incompréhension totale de l’importance des technologies de l’information et de la communication dans le secteur de l’agriculture. Trois ans après le démarrage de nos activités, comme toute entreprise, nous faisons face à des problèmes de restructuration et de financement. L’écosystème peu favorable de l’entreprenariat au Sénégal reste un frein pour l’éclosion de nos startups. Elles restent perçues comme des entreprises à l’espérance de vie limitée, et non des entités innovantes à la recherche d’un business model stable et qui peut évoluer dans le temps. Bien qu’il existe beaucoup de structures d’appui aux PME, il n’y a pas une articulation claire entre ces structures: l’entrepreneur se perd tout simplement et ne sait pas vers qui se tourner.

Les résultats

En trois ans, Sooretul est passé de cinq PME de femmes transformatrices référencées avec 100 produits à douze PME avec 400 produits. Sooretul a reçu le Rebranding Africa Award en 2015, le prix de la meilleure startup africaine e-agricole lors du Picth AgriHack en 2016, et une reconnaissance internationale de l’ex président des États-Unis, Barak Obama, pour avoir apporté une innovation dans le secteur de l’Agriculture et de la Technologie.

L’avenir

Le gouvernement devrait mettre en place un système favorable à l’entreprenariat avec une réforme de la fiscalité pour les Startups et un statut dédié. De plus, pour que ces startups grandissent, il faut une volonté et un engagement fort de favoriser le secteur privé et lui donner accès à la commande publique. Il est temps de passer des PME de femmes à de véritables petites industries dans les différentes localités. Le potentiel est là, dotons-le de moyens techniques et  financiers suffisants, mettons en place toutes les conditions favorables pour créer des industries et des produits «made in Africa» reconnus à l’échelle internationale.

Sources de motivation pour les jeunes

Après mes études d’ingénieur de conception en informatique, je n’ai pas déposé mon CV dans une entreprise pour trouver un travail: mon rêve était d’en créer une. Cette volonté de voir réussir ce projet, cet engagement, cette motivation devraient être une source d’inspiration pour tous les jeunes qui ont un projet mais hésitent par peur d’échouer. Dans toute chose, il faut essayer pour réussir ou pour échouer. Dans «l’échec», je vois plutôt une expérience qu’on acquiert, qui nous permet de nous relever et d’aller encore plus loin. Les jeunes doivent comprendre que nous ne sommes plus à l’ère industrielle où les métiers classiques prédominent. Nous sommes à l’ère de l’information: il faut oser, innover et entreprendre dans les secteurs clés qui peuvent contribuer à développer nos pays. L’Afrique est encore un terrain vierge et personne ne pourra le développer à notre place.



1. Plateforme digitale de promotion des produits agricoles transformés par les femmes au Sénégal