Et si la crise sécuritaire du Sahel était aussi (voire avant tout) économique ?

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Par Maman Sambo Sidikou, Secrétaire permanent du G5 Sahel[1]


Ce blog fait partie d’une série marquant
le 19e Forum économique international sur l’Afrique


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Femme tirant de l’eau d’un puits en Natriguel, Mauritanie. Photo: Pablo Tosco/Oxfam/Flickr

Le Sahel vit un tournant, une accélération de l’histoire dont le coût humain est élevé. Nos jeunes pays connaissent une croissance démographique sans précédent. Notre population est de plus en plus jeune et de plus en plus urbaine. Même si elle est élevée, la croissance économique ne permet pas de répondre aux attentes des habitants de plus en plus nombreux. Sur nos vastes territoires, certaines interrogations se font aujourd’hui pressantes. Pourquoi, alors que la « frontière » est la marque de l’État, sa présence y est-elle si discrète ? Quelle attention est accordée aux citoyens vivant loin des capitales ? Comment, lorsque l’on est absent, être perçu comme « légitime », digne de confiance et capable de changer le cours des choses ? C’est à ces questions que nos États et sociétés doivent répondre. Continue reading

Bassin du lac Tchad : la riposte militaire ne suffira pas contre Boko Haram

Par Seidik Abba, journaliste et écrivain

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La paix définitive passe par la lutte contre la pauvreté : ici des femmes récoltant du poivron sur les rives de la Komadougou-Yobé. Crédit photo : Ado Youssouf

La stratégie du tout militaire et sécuritaire semble avoir montré ses limites dans la riposte contre le mouvement jihadiste nigérian Boko Haram. Désormais, il faut passer à une approche holistique associant les défis du développement et la prise en charge de l’urgence écologique autour du lac Tchad.

Depuis 2009, Boko Haram [qui signifie l’école occidentale est un péché en langue hausa] a basculé dans la violence armée au Nigéria, pays de naissance de ce mouvement qui se réclame du jihad, mais aussi au Cameroun, au Niger et au Tchad. En dix ans, selon l’ONU, près de 27 000 personnes ont été tuées par Boko Haram, ce qui a provoqué les déplacements internes ou externes de près de 2 millions de personnes. Face à la violence inouïe de ce mouvement jihadiste, les États concernés ont choisi l’option du tout militaire et sécuritaire. Continue reading

Mapping the Geography of Political Violence in North and West Africa

By Olivier J. Walther, Assistant Professor in Geography, University of Florida and consultant for the OECD Sahel and West Africa Club (SWAC/OECD); Steven M. Radil, Assistant Professor in Geography, University of Idaho and David Russell, consultant for SWAC/OECD

A worrying turn

The security situation in North and West Africa has taken a worrying turn. Within the span of a few years, Mali has faced a military coup, a secessionist rebellion, a Western military intervention, and several major terrorist attacks. In the Lake Chad region, Boko Haram is attempting to revive an Emirate, killing thousands and forcing hundreds of thousands to flee to neighbouring countries. In Libya, the bombing campaign by NATO in 2011 hardly put an end to the civil war that continues to oppose rebels and militias. If the trend observed so far continues, this year will be the deadliest recorded in the region since 1997, with more than 8 300 killed through June.

Despite the multiplication of security studies, the geography of conflict throughout the region is obscured by the large number of belligerents, their divergent political strategies, and a focus on individual countries as the primary context of the continuing violence. While violence remains on the increase, it remains unclear whether violent organisations are intensifying their efforts in particular localities, spreading insecurity to a growing number of regions, or relocating under the pressure of government forces. Continue reading

The Sahel: responding to emergencies with efficiency

By Abdoul Salam Bello, Senior Fellow, Africa Center, Atlantic Council

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Image by Anton Wagner/Pixabay

The situation in the Sahel is concerning as community conflicts add to existing security, humanitarian and development challenges. What is now at hand is an emergency requiring the Sahel countries to respond with a sense of urgency. And not only is a greater and effective State presence necessary, but also improved synergies and coordination amongst stakeholders, including beneficiary communities and the private sector whose role is often overshadowed and underleveraged.

Here’s what we know: security challenges in the Sahel region put additional pressure on governments’ budget. This consequently generates significant macroeconomic and fiscal costs. Mali, for example, almost quadrupled its military spending from USD 132 million to USD 495 million from 2013 to 2018 according to figures from the Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI). Over the same period, Niger increased its military spending by 2.5-fold, from USD 91.6 million to USD 230 million, while Burkina Faso doubled its expenditures from USD 142 million to USD 312 million. Mauritania spent 4.1% of its GDP on security spending in 2016, while Chad spent the equivalent of 5.6% in 2013. Such security expenditures often crowd out social investments. In 2018, for instance, Niger spent 17% of its total budget on security compared to 11% on health. If this trend persists, it would hinder the States’ ability to implement critical social programmes needed to achieve the Sustainable Development Goals (SDGs). Continue reading

The blurred boundaries of political violence in the Sahel-Sahara

By Olivier Walther, Visiting Associate Professor, Center for African Studies at the University of Florida and Associate Professor, University of Southern Denmark


Explore the OECD West African Papers series for more work on African socio-economic, political and security dynamics.


The Sahel and the Sahara are faced with exceptional political instability involving a combination of rebellions, jihadist insurgencies, coups d’état, protest movements and illegal trafficking. Analysis of the outbreaks of violence reveals that the region is not just the victim of an escalation of wars and conflicts that marked the 20th century. The Sahel-Sahara has also become the setting of a globalised security environment, in which boundaries between what is local and global, domestic and international, military and civilian, politics and identity are blurred.

Local grievances, global reach

A shared characteristic of many conflicts in the Sahel-Sahara is that belligerents often leverage global ideas to pursue local and national claims. Boko Haram, for example, simultaneously exploits the pan-Islamist vision of a unified Muslim world, whose boundaries transcend national borders to embrace all believers, and the historical narrative of the Kanem-Bornu empire that reigned over the Lake Chad region for around 1 000 years. These players also rely on the investment of global resources into struggles that are driven by local and national aspirations. For Al Qaeda in the Islamic Maghreb (AQIM), in particular, the unofficial ransoms paid by foreign governments in exchange for hostages represent amounts estimated at several tens of millions of dollars.
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Nourrir sa population constitue le principal secteur d’activité de l’économie de l’Afrique de l’Ouest

par Laurent Bossard, Directeur, Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO/OCDE)

(English version follows)

Cover image FREn inaugurant la nouvelle collection  « Notes Ouest-africaines » du Secrétariat du CSAO/OCDE, T. Allen et P. Heinrigs nous proposent une réflexion sur les opportunités de l’économie alimentaire de la région. Une occasion utile et nécessaire de se tourner vers le passé pour mesurer l’ampleur des mutations du monde réel… et de celles des idées.  

Je fais partie de ceux qui ont l’âge de se souvenir de l’agriculture ouest-africaine – sahélienne en particulier – au milieu des années 1980. Nous constations – déjà – la puissance de la croissance démographique. Entre 1960 et 1985, le nombre de sahéliens avait doublé et la population urbaine avait été multipliée par cinq. Et l’agriculture ne suivait pas le rythme. Abstraction faite des aléas climatiques (on sortait de la grande sécheresse de 1983), la tendance sur 25 ans était à l’augmentation des importations à un rythme de l’ordre de 8% par an. Jacques Giri dans son livre « Le sahel face aux futurs » paru en 1987, tirait la sonnette d’alarme : « Le système de production alimentaire sahélien est demeuré très traditionnel dans son ensemble, très vulnérable à la sécheresse et peu productif : il ne s’est adapté ni en quantité, ni en qualité, aux besoins (..). La région est de plus en plus dépendante de l’extérieur et en particulier de l’aide alimentaire. Le retour à des conditions climatiques plus favorables n’a pas fait disparaître cette dépendance ».  Continue reading

Entretien: Sahel, Plan d’action pour un engagement renouvelé 2015-2020

AFD-Sahel-coverEntretien avec M. Jean-Pierre Marcelli, Directeur du Département Afrique, Agence française de développement (AFD)

L’Agence française de développement (AFD) a élaboré un plan d’action pour opérationnaliser sa stratégie au Sahel pendant la période 2015-2020.1 À travers ce plan, elle développe des propositions pour une action plus lucide, plus ambitieuse et plus adaptée aux contextes sahéliens en pleine mutation. Dans une logique de stabilisation d’ensemble, le document détaille les domaines de priorité d’un engagement renouvelé avec six pays sahéliens : le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Tchad. Il porte une attention particulière aux fragilités : une pauvreté enracinée, une population jeune en pleine expansion, avec peu d’accès à une éducation de qualité et à l’emploi. Trois priorités opérationnelles sont ainsi identifiées : 1) accroître l’activité économique et les opportunités d’emploi pour les jeunes ; 2 ) répondre aux défis démographiques au sens large ; et 3) contribuer à un développement territorial équilibré et à la sécurité alimentaire.

L’AFD est un bailleur historique avec une longue expérience au Sahel. Le Plan d’action 2015-2020 marque un «engagement renouvelé » de l’Agence. Il affiche la volonté de «faire mieux et différemment.» Pouvez-vous nous en dire plus sur le caractère innovant de la démarche ?

J-P.M: Cette  démarche  est  innovante  dans  le  sens  où  elle  a  souhaité  ne  pas  s’inscrire  dans  des approches déjà utilisées depuis plusieurs années par un simple effet de répétition, mais de partir d’un nouveau questionnement sur les enjeux liés à l’évolution extrêmement rapide du Sahel.

Vous semblez promouvoir la nécessité d’agir au niveau régional afin d’être mieux en phase avec la nature transfrontalière des enjeux sahéliens. Les agences de coopération ont souvent du mal à traduire ceci dans la réalité de leurs actions. Quelle est l’expérience de l’AFD ?

J-P.M: Il est vrai que les acteurs institutionnels ont, pour la plupart, une approche nationale. Pourtant, les dynamiques humaines, les bassins géographiques, les systèmes écologiques et les échanges économiques sont par nature transfrontaliers voire régionaux, et en particulier au Sahel. Ce grand espace qu’est le Sahel, bordé par le Maghreb au nord et les pays du Golfe de Guinée au sud, est beaucoup plus ouvert que d’autres géographies et nous impose de regarder au-delà des frontières si nous voulons répondre efficacement aux enjeux de développement. Trouver les moyens d’appréhender ces problématiques transfrontalières, de concert avec des acteurs nationaux et si possible régionaux, fait partie de la complexité à laquelle il nous faut répondre.

Un grand nombre de « Stratégies Sahel » a été développé par les différents acteurs actifs au Sahel. Est-ce une opportunité ou une contrainte ? Quelle est la valeur ajoutée de la stratégie de l’AFD ? Comment créer davantage des synergies avec les autres acteurs ?

J-P.M: Le grand nombre de stratégies Sahel qui a été développé ces dernières années reflète bien l’intérêt et les questionnements que suscite cette zone. Il pourrait être perçu comme une contrainte si nous tentions de vouloir en faire la synthèse ; synthèse qui risquerait d’aboutir à quelque chose de peu consistant, ou de trop global et donc n’apportant pas de valeur ajoutée par rapport à l’existant. Mais ce qu’il faut y voir,  c’est avant tout une opportunité de s’inspirer des analyses et des propositions, souvent très pertinentes et éclairées, des différents acteurs actifs au Sahel. Il faut donc utiliser cette matière déjà disponible pour en « faire notre miel » avec un souci de sélection, car nos propositions doivent pouvoir se caractériser et être articulées sur des impacts bien identifiés et mesurables.

Pour créer des synergies, il faut également savoir identifier dans chaque partenaire quelles sont ses forces, ses savoir-faire, sa valeur ajoutée, pour ne pas venir dupliquer des choses qui sont parfois bien faites par d’autres.

L’AFD souhaite « valoriser et produire de nouvelles connaissances sur le Sahel ». Comment mutualiser davantage les efforts dans ce domaine ?

J-P.M: Nous souhaitons effectivement faire un effort particulier de valorisation et de production de connaissances sur le Sahel et en priorité sur les problématiques relatives à l’éducation, la formation et l’emploi ; les dynamiques démographiques et migratoires ainsi qu’à l’enjeu des territoires.  L’important  pour  nous  sera  aussi  de  nourrir  nous-même  notre  action  et  notre réflexion sur ces sujets, tout en collaborant avec des organismes de recherche français et africains. Notre collaboration avec le CSAO sera à ce titre un bon moyen de mutualiser ces connaissances.

La quasi-totalité de la zone saharo-sahélienne est classée en zone orange ou rouge par le Ministère français des affaires étrangères. Du fait, beaucoup de zones sont aujourd’hui inaccessibles.  Comment  faire  votre  métier  de  « développeur  d’avenirs  durables »  dans ce contexte d’insécurité ?

J-P.M: Les questions de sécurité peuvent en effet gêner notre action et nous pouvons imaginer qu’une partie de cette insécurité vise parfois à perturber l’action du développement. S’il est nécessaire de prendre en compte ces questions sécuritaires, il faut néanmoins trouver les moyens de les surmonter, sans prise de risque inconsidérée. Nous pouvons pour cela nous appuyer davantage sur les acteurs locaux, sur ceux qui sont présents, ceux qui sont le mieux à l’écoute des besoins et qui sont les plus aptes à se positionner dans un territoire au plus proche des populations. Cela peut  être  des  organisations  de  la  société  civile,  mais  aussi  des  collectivités  locales,  des entreprises, etc.

Certains chercheurs pensent qu’au-delà du soutien logistique et en matière de formation, les gouvernements européens devraient assumer une partie des coûts des armées sahéliennes afin de stabiliser la zone et empêcher ainsi l’effondrement des efforts de développement dans la région. Qu’en pensez-vous ?

J-P.M: La sécurité est une condition très importante et c’est d’ailleurs probablement souvent l’une des aspirations premières des populations. Elle doit donc faire partie des fondamentaux à établir pour permettre une relance des processus de développement et rétablir la cohésion sociale de certains pays. Un effort sur les questions de sécurité, le plus possible porté par les pays africains, comme c’est de plus en plus souvent le cas, fait également partie des conditions nécessaires à un développement équilibré et apaisé.

L’Alliance globale pour la résilience (AGIR) vise à s’attaquer aux causes profondes de l’insécurité alimentaire chronique qui reste un défi majeur au Sahel. Elle est un cadre favorisant plus de synergie, de cohérence et d’efficacité au service des initiatives de résilience dans les 17 pays ouest-africains et sahéliens. Comment l’action de l’AFD s’inscrit-elle dans le cadre de l’Alliance ?

J-P.M: Dans ce domaine, l’action de l’AFD s’inscrit, et continuera à s’inscrire, en bonne cohérence avec l’initiative AGIR, dont il faut encourager l’approche multisectorielle et pluri acteurs. Lutter contre l’insécurité alimentaire fait partie des priorités resserrées que nous avons retenues dans le cadre de notre Plan d’action Sahel. Il faut en effet assurer la sécurité alimentaire maintenant et surtout demain, en renforçant les capacités de production vivrière ainsi que de circulation et commercialisation dans les pays sahéliens, et cela avant que de nouvelles crises surviennent. Un autre élément très important qui va au-delà de la sécurité alimentaire, c’est la nécessité de créer des  emplois.  En  effet,  dans  un  contexte  de  dynamique  démographique  exceptionnelle,  la création d’emplois et d’activités génératrices de revenus est essentielle pour offrir un devenir à cette jeunesse qui arrive chaque année plus nombreuse sur le marché de l’emploi. À ce titre, le Sahel a des avantages comparatifs à faire valoir, notamment dans les secteurs agricole et de l’élevage, en tant que principaux secteurs pourvoyeurs de revenus et d’emplois, mais avec des besoins importants à la fois de modernisation et de durabilité des systèmes suffisamment écologiques pour être pérennes.

En quelques mots, quelle est votre vision du Sahel à l’horizon 2020?

J-P.M:  Ma vision du Sahel dans 5 ans c’est un Sahel plus peuplé, toujours extrêmement jeune, donc avec un besoin d’activités économiques considérable. Il s’agira probablement aussi d’une région où la croissance des villes restera très forte tandis que les campagnes se rempliront. J’espère que nous verrons un Sahel avec un secteur agricole et d’élevage renforcé et stabilisé, une gestion durable des ressources naturelles, des services de base au niveau et davantage de moyens de communication. J’espère que le Sahel aura maintenu ou retrouvé ses équilibres politiques, retrouvé les ferments d’une cohésion nationale, indispensable pour le retour de la stabilité, avec davantage d’échanges entre les parties nord et sud des pays, mais également entre les pays, pour accélérer des dynamiques économiques indispensables à la satisfaction des attentes des populations en matière d’emploi et plus généralement de conditions de vie décentes.

1 http://www.afd.fr/webdav/site/afd/shared/L_AFD/L_AFD_s_engage/documents/Plan_action_Sahel.pdf