Et si la crise sécuritaire du Sahel était aussi (voire avant tout) économique ?

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Par Maman Sambo Sidikou, Secrétaire permanent du G5 Sahel[1]


Ce blog fait partie d’une série marquant
le 19e Forum économique international sur l’Afrique


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Femme tirant de l’eau d’un puits en Natriguel, Mauritanie. Photo: Pablo Tosco/Oxfam/Flickr

Le Sahel vit un tournant, une accélération de l’histoire dont le coût humain est élevé. Nos jeunes pays connaissent une croissance démographique sans précédent. Notre population est de plus en plus jeune et de plus en plus urbaine. Même si elle est élevée, la croissance économique ne permet pas de répondre aux attentes des habitants de plus en plus nombreux. Sur nos vastes territoires, certaines interrogations se font aujourd’hui pressantes. Pourquoi, alors que la « frontière » est la marque de l’État, sa présence y est-elle si discrète ? Quelle attention est accordée aux citoyens vivant loin des capitales ? Comment, lorsque l’on est absent, être perçu comme « légitime », digne de confiance et capable de changer le cours des choses ? C’est à ces questions que nos États et sociétés doivent répondre.

Des acteurs non étatiques violents recourent à la terreur et se livrent à divers trafics pour financer leurs activités. Il faut souligner que le terrorisme est un phénomène relativement « nouveau » au Sahel. Si les forces de sécurité ou de défense des pays du G5 Sahel effectuent un travail considérable, la riposte s’organise toutefois avec des moyens réduits, un savoir-faire à consolider et, souvent, des territoires immenses où l’adversaire semble « insaisissable ».

La violence et le fort retentissement médiatique d’attentats meurtriers, ont achevé de convaincre les habitants d’une ville comme Ouagadougou que leurs auteurs avaient basculé dans « un autre monde ». Celui où des acteurs opérant en réseaux, par-delà les frontières, se livrent à une guerre asymétrique. L’État n’est plus en mesure de protéger ses citoyens et il ne parvient plus à défendre ses agents. Cette situation ébranle le « contrat social » entre population et administration ; elle explique l’apparition d’individus qui s’arment au nom de la défense de « leur » communauté au risque de fragiliser davantage la cohésion sociale.

Des acteurs non étatiques interviennent également dans le domaine socio-économique. Là où l’État est fort, leur rôle est défini par ce dernier, et ils complètent des politiques publiques robustes. Quand l’État est moins fort, les relations sont d’une tout autre nature – et dans bien des cas, les services « offerts » par certains acteurs non étatiques éclipsent ceux que l’administration devrait fournir.

Si les compétences manquent parfois – faute de formation adéquate –, la gestion efficace des ressources fait souvent défaut. Qu’il s’agisse d’individus capables qui ne sont pas recrutés, de crédits qui sont mal dépensés, ou d’efforts qui sont peu pertinents… les services fournis par l’administration sont très en deçà de la demande. Aussi, sachant que l’État n’est pas en mesure de prodiguer des soins ou des formations, les populations finissent par créer leurs propres alternatives, tout en le tenant pour responsable de la situation.

Au-delà des actes terroristes, l’insécurité dont souffrent les Sahéliens est avant tout économique – c’est celle de l’agriculteur du Gorgol, en Mauritanie, qui ignore si la pluie viendra et si, quand elle arrivera, elle n’anéantira pas une partie de ses efforts par la violence et la brièveté des précipitations. C’est celle du paysan du delta intérieur du Niger, qui n’est pas certain de trouver une administration fiable pour attester de la propriété de son champ ou de fonctionnaires capables de protéger son cheptel des épizooties. C’est celle d’un jeune dont les parents se sacrifient pour payer des études – sans que le marché de l’emploi puisse lui offrir un emploi. Un futur incertain taraude la jeunesse sahélienne, à qui l’État et ses institutions doivent impérativement offrir des perspectives.

C’est pourquoi le G5 Sahel investit dans la formation : celle des forces de sécurité et de défense[2] comme celle des praticiens (acteurs de la société civile et leaders religieux) impliqués dans le domaine du « lien social ». Souvent méconnus, leurs efforts discrets et opiniâtres sont essentiels car ils soulignent le lien entre sécurité et développement.

Avec le financement de l’UEMOA, le G5 Sahel vient de lancer une initiative qui bénéficiera à l’espace du Liptako-Gourma, à cheval sur le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Les interventions répondront aux besoins économiques et sanitaires des populations, comme le renforcement de la chaîne de valeur de l’économie pastorale transfrontalière[3]. Ce projet pilote s’inscrit dans le Programme d’investissements prioritaires (PIP) de la Stratégie pour le développement et la sécurité du G5 Sahel.

En effet, l’enjeu principal est celui de la proximité des populations. Ce dernier nous impose d’agir différemment, tout en sachant que le temps de l’action n’est ni celui de la politique ni celui de la diplomatie. L’enjeu n’est pas de promettre beaucoup mais de pouvoir démontrer, grâce à des actions pertinentes et tangibles, que nous tirons parti du potentiel de nos territoires. Cela suppose plus de ressources, y compris intellectuelles, pour améliorer la sécurité économique et physique des Sahéliens.

Ce blog est une adaptation partielle de l’intervention du Secrétaire permanent du G5 Sahel à la conférence « Sécurité et développement dans le Sahel. Du concept à la réalité » qui s’est tenue à l’UNESCO le 1er octobre 2019.


[1] Les États-membres du G5 sont : le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad.

[2] Comme à Nouakchott avec le Collège de défense, à Bamako avec le Collège sahélien de sécurité, ou encore à Koundoul avec l’Académie régionale de police.

[3] Cet appui au développement d’un pastoralisme résilient dans la zone des « 3 frontières » prévoit de : sécuriser la zone pastorale au Burkina Faso ; construire un magasin de stockage d’aliments pour le bétail au Mali ; et équiper un abattoir au Niger.