Intensifier les possibilités d’emploi dans les systèmes alimentaires pour les jeunes et les femmes en Afrique de l’Ouest

Par Koffi Zougbédé, Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest

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En 2011, Fatoumata Cissoko, jeune femme vivant en Guinée et diplômée en comptabilité, a lancé sa société de transformation de fruits secs avec 260 USD. Elle produit environ 16 tonnes d’ananas séché par an vendu dans de nombreux magasins et supermarchés de la capitale, Conakry, et d’autres villes du pays. Récemment, sa société a considérablement accru sa capacité de production pour améliorer sa compétitivité sur les marchés régionaux et internationaux. Fatoumata a également ouvert un restaurant bio pour compléter la chaîne de production et elle emploie directement 15 femmes. L’histoire de Fatoumata est un exemple des nombreuses opportunités d’emploi émergentes dans les systèmes alimentaires d’Afrique de l’Ouest.

Activités non agricoles – une multitude de possibilités d’emploi diversifiées              

L’économie alimentaire régionale, premier employeur d’Afrique de l’Ouest, devrait atteindre 480 milliards USD en 2030, le secteur non agricole représentant 49 % de la valeur ajoutée. En conséquence, la demande de main-d’œuvre dans les activités non agricoles se développe principalement dans les zones urbaines – pour la transformation, la commercialisation et d’autres services tels que les repas pris à l’extérieur du domicile. Ces activités sont susceptibles de créer des emplois décents et permanents, en particulier pour les jeunes et les femmes. Environ 68 % des femmes occupant un emploi travaillent dans l’économie alimentaire et, comme Fatoumata, la plupart d’entre elles évoluent dans des segments non agricoles.

La majorité de ces activités sont informelles, car les chaînes d’approvisionnement alimentaires se situent pour la plupart au stade « traditionnel ou transitoire ». Cela signifie qu’elles ne garantissent pas un filet de sécurité pour les travailleurs. La crise du COVID-19 a montré que, plus que jamais, la protection sociale des travailleurs est vitale. Toutefois, s’il n’y a pas suffisamment d’emplois décents et formels, il sera difficile de mettre en place des systèmes de protection sociale durables. Par conséquent, soutenir la transition vers des chaînes d’approvisionnement alimentaires modernes susceptibles de créer des emplois plus stables devrait être une priorité pour les décideurs.

Combler le déficit de financement

Pour installer une unité solaire de séchage des fruits locale, Fatoumata a bénéficié du soutien du Programme italien de sécurité alimentaire (PISA) et a obtenu un four électrique du Programme de productivité agricole en Afrique de l’Ouest(PPAAO) afin d’augmenter sa capacité de production. Même si l’investissement initial de Fatoumata de 260 USD l’a aidée à créer son entreprise, il n’était pas suffisant pour acquérir l’équipement dont elle avait besoin pour la développer.  40 % des petites et moyennes entreprises (PME) en Afrique considèrent l’accès au financement comme le principal facteur qui freine leur croissance. Rien qu’au Nigéria, les besoins de fonds de roulement pour l’agro-industrie atteindraient entre 4.6 et 6.5 milliards USD par an. Plusieurs contraintes pèsent sur le financement de l’agriculture. Pour les banques, la raison principale est le manque de connaissances spécialisées sur l’agriculture et l’agro-industrie. Beaucoup n’ont pas les compétences nécessaires pour analyser un plan agro-industriel ou évaluer les risques liés à l’agriculture, et de nombreuses entreprises agricoles n’ont pas les garanties et les dossiers nécessaires pour obtenir un prêt. Des initiatives publiques, comme la Délégation générale à l’entreprenariat rapide (DER) au Sénégal, qui proposent des financements aux entrepreneurs à différents stades de leur activité, peuvent contribuer à inverser la tendance. Le secteur privé, par le biais du financement mixte, peut contribuer à la transformation rapide des activités non agricoles grâce à des initiatives telles que la NIRSAL au Nigéria, qui visent à mettre des fonds à la disposition des PME qui emploient des femmes et des jeunes ou qui sont gérées par eux.

Développer les compétences et les normes

Ayant une formation en comptabilité, Fatoumata a clairement un niveau d’éducation qui lui donne les compétences nécessaires pour gérer une entreprise. Cependant, en ce qui concerne les activités— transformation des fruits, conditionnement et entreposage — ses employés sont-ils suffisamment formés pour faire ce travail ? Afin de tirer parti des différentes possibilités d’emploi qui émergent dans le secteur non agricole et de faciliter la transition vers des chaînes d’approvisionnement alimentaires modernes, les femmes et les jeunes doivent acquérir les compétences nécessaires pour les rendre plus productifs. Des compétences qui sont à la fois générales (leadership, autodiscipline, réflexion critique, responsabilité) et techniques (gestion commerciale et financière, technologie, contrôle de la qualité, agronomie, nutrition). Nombre de ces compétences peuvent être acquises grâce à un meilleur accès à l’éducation de base, à l’enseignement et à la formation techniques et professionnels (EFTP) et à la formation en cours d’emploi. La certification est un autre défi. L’essor du secteur non agricole doit fournir des biens et des services de qualité afin d’être compétitif à l’échelle locale et internationale et de rassurer les consommateurs sur l’accès à une alimentation saine. Les données provenant de 41 pays africains montrent que les entreprises manufacturières titulaires d’un certificat de l’Organisation internationale de normalisation (ISO) réalisent 77 % plus de ventes par salarié, et les entreprises de services certifiées réalisent 55 % plus de ventes par salarié. À l’instar des incubateurs qui aident les start-ups à se développer par le biais d’un accompagnement et d’une formation, les décideurs devraient mettre en place un soutien financier et des services de conseil pour accompagner le processus de certification des entreprises du secteur non agricole.

Adopter une approche « écosystémique »

Depuis le lancement de son entreprise, Fatoumata a acheté plus de 320 tonnes d’ananas frais auprès d’agriculteurs, créant ainsi une économie locale en travaillant avec divers producteurs et coopératives de femmes. L’adoption d’une approche « écosystémique » peut améliorer la viabilité des activités des acteurs impliqués dans les chaînes d’approvisionnement de la production et garantir une stabilité de l’emploi des femmes et des jeunes. Il est essentiel de relier l’offre et la demande de produits agricoles pour mieux intégrer les chaînes de valeur. Dans la pratique, cela signifie que les agriculteurs ont trouvé des marchés pour toute ou une partie de leur production agricole au début des cycles de production, et que les sous-traitants et les négociants ont fourni tous ou une partie de leurs approvisionnements. Cette approche présente l’avantage d’éviter des pertes de récoltes importantes pour les agriculteurs et d’assurer des revenus stables au fil du temps. Pour les sous-traitants, il s’agit d’une occasion de garantir la qualité des cultures en aidant les agriculteurs dans leurs processus de production, en particulier pour les exportateurs qui ciblent les marchés étrangers.

S’attaquer aux défis du financement, du développement des compétences et de la coordination peut contribuer de manière significative au dynamisme des activités non agricoles et à la création d’emplois plus décents pour les femmes et les jeunes, en assurant l’émergence d’un plus grand nombre d’exemples de réussite comme celui de Fatoumata. Les facteurs spatiaux ont aussi leur importance. Les pouvoirs publics devraient créer un environnement favorable en fournissant des infrastructures de base, en créant les incitations appropriées sur le marché, en promouvant des modèles agro-industriels inclusifs et en soutenant les technologies de l’information et des communications qui favorisent des chaînes de valeur inclusives.