Comment remettre l’Humain au cœur des préoccupations agricoles et alimentaires ?

Par Pierrick De Ronne, Président de Biocoop

Selon l’OXFAM, 80 % de l’alimentation mondiale dépend de la production de paysannes et paysans. Pourtant, loin d’être récompensés pour leur contribution à la survie de la planète, de plus en plus d’agriculteurs perçoivent des revenus insuffisants pour leur assurer un revenu de vie décent. Dans l’ensemble des pays du monde, les géants de l’agro-industrie et de la distribution dominent les ventes de produits alimentaires. Ces acteurs s’organisent même à l’international afin de définir des prix payés aux producteurs sans cesse plus réduits. Cette guerre destructrice de valeur, maintes fois pointée du doigt par l’ensemble des acteurs, ceux-là mêmes qui s’y sont engouffrés depuis plusieurs années, écrase nos paysans, détruit nos filières et nos marchés locaux, accentue les écarts de revenus et s’accompagne, de surcroît, d’un recours croissant de l’industrie agro-alimentaire aux additifs et aux ingrédients ultra-transformés, lesquels ont un impact désastreux sur la santé des consommateurs.  

Les acteurs de la distribution ont une responsabilité sur les inégalités du système alimentaire mondial. L’engagement des enseignes, petites et grandes, pour transformer leur modèle d’approvisionnement, de production et de consommation est donc une condition indispensable. Aussi, comment passer d’une politique agricole productiviste, destructrice de valeur, à une politique de l’alimentation reconnue pour ses externalités positives (terroir, rayonnement culturel, emploi) ? Comment réussir à démocratiser l’accès à une alimentation de qualité rémunératrice pour les paysans tout en considérant l’agriculture comme partie intégrante de notre santé et de nos écosystèmes sociétaux ?

« Selon l’OXFAM, 80 % de l’alimentation mondiale dépend de la production de paysannes et paysans. » #DevMatters

Il s’agit tout d’abord de (re)structurer une chaîne de valeur de l’alimentation de l’amont à l’aval, de la fourche à la fourchette. En France, les États généraux de l’alimentation ont réuni, pendant plusieurs mois, toutes les parties prenantes autour de la table : paysans, industriels, distributeurs et commerçants. Si l’exercice a été unanimement salué, force est de constater que les résultats n’ont pas été au rendez-vous. Ce type d’initiative suscite malheureusement plus d’espoirs que de résultats car nos économies reposent depuis plusieurs générations sur des logiques de compétition, voire de confrontation, dont le gagnant sera celui qui aura proposé le prix le plus bas. Cette concurrence mondiale conduit à de la spéculation qui artificialise la valeur des denrées alimentaires et ne renvoie pas la valeur créée vers les personnes qui travaillent. La libre concurrence est saine uniquement lorsqu’elle repose sur des dynamiques d’efficience et d’innovation.

Mais si la libre concurrence se justifie lorsque le cadre et les règles du jeu sont partagées et communes, elle ne peut toutefois pas s’appliquer à l’alimentation car elle devient néfaste sur la production en elle-même. Peut-on mettre en concurrence une pomme européenne avec une pomme du Chili ? Les protections sociales ne sont pas les mêmes, le coût de main-d’œuvre est différent, les conditions climatiques mêmes divergent. Un changement de mentalité doit s’opérer : il nous faut nous engager dans des logiques de transparence sur les marges et la répartition de la valeur. Il faut pouvoir construire les prix ensemble, au profit de tous et de chacun. La logique doit s’inverser : plutôt que de baisser les coûts de production, augmentons l’investissement sur la diversité du monde agricole afin de favoriser l’arrivée de jeunes agriculteurs, assurer la transmission des exploitations, aider celles et ceux qui le veulent à engager leur conversion vers l’agriculture biologique et afin, tout simplement, que chacun puisse vivre dignement de son travail. En effet, une étude récente du Centre de développement de l’OCDE (bientôt disponible en français) montre d’une part que ce que les jeunes Africains valorisent le plus dans le travail c’est la sécurité, et d’autre part que les meilleures perspectives de développer des emplois décents se trouvent dans les chaînes de valeur agro-alimentaires.

Au-delà de cette exigence de transparence, la création de valeur dans l’agriculture ne pourra s’opérer qu’au travers des circuits courts. Une alimentation de qualité et rémunératrice implique en effet, avant toute chose, de consommer local. Les différentes régions du monde fournissent chacune des produits agricoles reconnus dans le monde entier pour leurs qualités et leurs caractéristiques propres. Pourtant, la course globalisée au prix bas a conduit à importer des denrées venues se substituer à celles fabriquées sur place. À titre d’exemple, le continent africain importe du riz d’Asie, devenu moins cher que les cultures céréalières locales comme le mil ou le sorgho : près d’un quart du marché du riz mondial est aujourd’hui importé en Afrique. À quel prix ? Celui de l’instabilité des marchés internationaux du riz, celui de millions de paysans africains qui ont basculé dans la pauvreté et celui de transports mondiaux exponentiels, fortement émetteurs de gaz à effet de serre. Il s’agit ainsi de limiter les importations de denrées agricoles et de développer leur production au niveau national.

« Les acteurs de la distribution ont une responsabilité sur les inégalités du système alimentaire mondial. » #DevMatters

La relocalisation des économies et des filières est une démarche de long terme qui suppose la recherche de partenariats entre producteurs, transformateurs et distributeurs. Cela suppose également l’accord des enseignes de subventionner les producteurs disposés à se lancer dans ces nouvelles cultures afin de faire face aux aléas des premières années, d’autant plus si ces modes de production sont issus de l’agriculture biologique. Les externalités positives n’en seront que multipliées : l’emploi, le rayonnement culturel de la gastronomie, le partage de la valeur et la fierté d’une agriculture de qualité respectueuse de l’environnement. Cette agriculture de qualité se proposera en alternative crédible aux multiples produits ultra-transformés à bas coûts proposés par l’industrie agro-alimentaire. L’agriculture paysanne, bio et de proximité est plus élevée en termes de coûts car plus exigeante en termes de respect de l’environnement et de santé publique. C’est un investissement pour notre biodiversité, pour la survie économique de nos producteurs et pour la santé des consommateurs.

Cette nouvelle politique agricole et alimentaire ne sera rendue possible qu’en redonnant pouvoir et espoir aux paysans. La force du collectif doit être intégrée dans la réflexion afin de créer un cercle vertueux profitable à tous. Depuis plusieurs années, l’ONU incite au regroupement des agriculteurs en coopératives, des entreprises qui leur appartiennent collectivement et qu’ils gouvernent eux-mêmes. Ces structures collectives permettent en effet de valoriser les productions issues de l’agriculture régionale, de sécuriser le développement de la production, de permettre aux producteurs de garder la maîtrise des négociations commerciales ou encore de garantir des débouchés aux petites fermes. Les coopératives sont souvent l’unique intermédiaire entre les paysans et les clients et elles disposent d’une force de négociation bien plus importante qu’un agriculteur seul face à une centrale d’achat. En France, Norabio en est un parfait exemple : coopérative des Hauts-de-France de 130 producteurs bio, elle est devenue le principal fournisseur des magasins Biocoop dans cette région. Ces organisations démocratiques reposent d’abord sur la solidarité entre producteurs et la construction de valeur pour développer leur production. Leur régulation interne est, de surcroît, une force en période de crise.

Afin de sortir l’agriculture d’une mondialisation débridée uniquement tournée vers le commerce, il nous faut nous affranchir de deux dogmes, profondément ancrés dans nos façons de consommer et de produire :

  • La logique d’un « volume = un prix » sans prise en compte aucune de sa qualité, de son impact sur l’environnement, de sa saisonnalité, de son terroir.
  • La théorie des avantages comparatifs, concrétisée dans le commerce international, dont l’unique objectif est d’augmenter la richesse nationale au détriment des exploitations et des marchés locaux.

Ces deux logiques liées ensemble nous entraînent vers une lecture du monde uniquement basée sur une suite ininterrompue de coûts, censés devoir aller toujours plus bas, alors que ces coûts devraient être perçus comme des investissements. L’alimentation en est un exemple criant.