Le COVID-19 en Afrique : Comment les systèmes de santé peuvent-il faire face ?

Par Riku Elovainio, Consultant en santé mondiale et protection sociale et Alexander Pick, Centre de développement de l’OCDE


Ce blog fait partie d’une série sur la lutte contre le COVID-19 dans les pays en voie de développement. Visitez la page dédiée de l’OCDE pour accéder aux données, analyses et recommandations de l’OCDE sur les impacts sanitaires, économiques, financiers et sociétaux de COVID-19 dans le monde.


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La pandémie de Covid-19 menace de submerger les systèmes de santé partout dans le monde. Le virus est désormais présent dans 52 pays africains. Les systèmes de santé de la région pourront-ils faire face, alors que beaucoup étaient déjà sous pression avant la pandémie et n’ont pas de capacité de réserve ? Un soutien international sera crucial pour aider les pays africains à réagir, mais les efforts pour renforcer les services de santé de la région à court terme se heurtent à une série d’obstacles qui vont au-delà du secteur de la santé lui-même. Même une crise de cette ampleur ne doit pas occulter les priorités à long terme des systèmes de santé africains : y répondre est essentiel non seulement pour renforcer leur capacité à gérer les besoins quotidiens, mais aussi pour faire face à la prochaine crise.

L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest de 2014 à 2016 a mis en évidence la capacité limitée des pays affectés à faire face à une épidémie généralisée. Les leçons pour les systèmes de santé en Afrique ont été comprises mais n’ont pas entraîné de changement radical dans les services de santé publique, même dans les pays où la crise d’Ebola a éclaté. Bien qu’il existe de grandes variations à travers l’Afrique (le système de santé de l’Afrique du Sud est clairement très différent de celui du Soudan du Sud, par exemple), de nombreux pays présentent les mêmes lacunes dans leurs systèmes de santé qui rendent extrêmement difficile l’activation d’une réponse à court terme.

Face à la crise actuelle, un grand nombre de pays de l’OCDE ont renforcé leur formation, réembauché des professionnels de la santé à la retraite, placé les étudiants en médecine en première ligne et réparti le personnel de santé sur leurs territoires. Mais pour la plupart des pays africains – si ce n’est tous – ces options ne sont pas disponibles : l’Organisation mondiale de la santé (OMS) indique que la région africaine [1] compte en moyenne 1.4 personnel de santé pour 1 000 habitants, contre 12.3 dans les pays de l’OCDE. Selon l’OMS, l’Afrique a besoin de 63 % de travailleurs supplémentaires pour répondre aux besoins en personnel de santé nécessaires pour assurer une couverture universelle. La constitution d’une réserve de main-d’œuvre en riposte à une pandémie est un objectif encore plus difficile à atteindre.

La pénurie de personnel de santé pose un énorme dilemme : l’affectation du personnel médical vers les soins Covid-19 aggrave les pénuries dans d’autres domaines. Ces pénuries pourraient avoir des conséquences plus graves que celles du Covid-19 lui-même (dans les pays touchés par Ebola, on a observé une réduction importante des services de santé maternelle et infantile pendant la crise). Sans un afflux massif de personnel de santé en provenance d’autres pays – improbable puisqu’ils sont eux-mêmes confrontés à la pandémie – il n’existe pas de solution rapide pour remédier à la situation : les personnels de santé doivent être formés et déployés, ce qui prend beaucoup plus de temps que le Covid-19 ne le permet. La forte probabilité de perdre des agents de santé à cause du Covid-19 aurait également un impact majeur sur les services de santé en Afrique lorsque les effectifs sont si faibles au départ.

Les pays de l’OCDE déploient des efforts considérables pour acquérir l’équipement essentiel nécessaire au traitement des complications du Covid-19. Alors que certains possèdent des réserves d’équipement rapidement mobilisables, beaucoup ont du mal à se procurer les ventilateurs, les kits de test, les lits ou même les masques dont ils ont besoin. La République centrafricaine dispose de 3 ventilateurs pour un pays de 4.7 millions d’habitants, et le Malawi compte 25 lits de soins intensifs pour une population de 17 millions d’habitants. Si le prix du matériel médical explique en partie ces déficits, les barrières logistiques et commerciales constituent également une contrainte, surtout lorsque de nombreux pays tentent d’acheter le même matériel en même temps. Alors que des guerres d’enchères internationales éclatent autour d’équipements aussi simples que des masques, l’Afrique risque d’être servie en dernier.

Même s’ils recevaient un chèque en blanc, la plupart des pays africains ne pourraient pas intensifier leur réponse comme le font les pays de l’OCDE : ils n’ont pas la capacité d’absorption et le Covid-19 n’a pas fait disparaître les goulets d’étranglement structurels des systèmes de santé. Il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause le soutien financier promis pour aider les pays en développement d’Afrique et d’ailleurs dans leur lutte contre le Covid-19. Toutefois, les avantages à court terme pourraient être limités ; même en temps de crise, nous ne devons pas perdre de vue les priorités à long terme pour les systèmes de santé africains, qui vont bien au-delà de la préparation et de la riposte à une pandémie. Deux impératifs s’imposent aux pays africains et à la communauté internationale.

Premièrement, les pays africains doivent continuer de se concentrer sur le renforcement de leurs systèmes de santé dans leur ensemble. Bien que lents, des progrès ont été accomplis dans ce domaine. L’objectif de la couverture sanitaire universelle gagne du terrain en Afrique, souvent soutenu par une volonté politique de haut niveau. Dans ce contexte, la réorientation à grande échelle de financements via des canaux ad hoc pourrait faire plus de mal que de bien : ces mouvements pourraient s’avérer inefficaces ou peu rentables (voire même être source de corruption) et pourraient court-circuiter les mécanismes de renforcement des systèmes de santé à plus long terme.

Deuxièmement, nous devons reconfigurer la coopération internationale – en matière de santé et au-delà. Une voie prometteuse serait celle d’un mécanisme de financement mondial qui servirait d’instrument transnational pour répondre aux crises sanitaires et subventionnerait les systèmes de santé de pays à différents niveaux de développement. Mais les problèmes auxquels sont confrontés les systèmes de santé dans les pays en développement vont bien au-delà du simple financement et dépassent le secteur de la santé. Des problèmes tels que les déséquilibres commerciaux (les pays africains ont souvent besoin d’acheter des médicaments et du matériel médical sur les marchés internationaux mais manquent de devises pour le faire), la perte de personnels de santé par le biais de la migration, la fuite des capitaux et la corruption sont autant de contraintes à la fourniture de soins de santé dans les pays les plus pauvres. Ces défis sont interdépendants et ne peuvent être résolus que par un ensemble de mécanismes de gouvernance mondiale différent de celui qui existe aujourd’hui.

Alors, que peut-on faire à court terme ? Pour réduire la propagation du virus, de nombreux pays africains ont rapidement mis en œuvre des mesures de confinement même lorsqu’il y avait très peu de cas confirmés. Cependant, le confinement et la distanciation sociale seront difficiles à maintenir, en particulier dans les pays sans systèmes de protection sociale extensibles. La majorité des travailleurs à travers le continent opèrent dans le secteur informel et beaucoup survivent avec ce qu’ils gagnent chaque jour grâce à des transactions en face à face. Même pour trouver de l’eau — si essentielle pour la prévention et la vie quotidienne — de nombreuses personnes sont obligées de quitter leur domicile. Sans distanciation sociale efficace, les tests et le traçage des contacts deviennent moins utiles, voire inapplicables. Une mise en œuvre rigoureuse des règles n’y change rien ; elle risque plutôt d’alimenter un certain ressentiment qui rendrait leur respect moins probable.

Mais s’il semble que la plupart des pays africains n’ont pas la capacité de lutter contre le coronavirus de la même manière que les pays d’autres régions, il convient de rappeler que le virus affectera l’Afrique différemment des autres régions. Chaque pays sera confronté à ses propres défis et y répondra à sa manière, comme l’ont fait les autres. Il y aura des succès et des échecs, comme partout dans le monde. Ce qui est essentiel à court terme, c’est que les pays de la région se soutiennent mutuellement dans la lutte contre le coronavirus, notamment en partageant les enseignements qu’ils en tirent, et que la communauté internationale réagisse rapidement pour soutenir des réponses efficaces, même si ces mesures n’ont pas été appliquées dans leurs propres pays.

[1] La région africaine de l’OMS comprend 47 États membres.

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