Nourrir sa population constitue le principal secteur d’activité de l’économie de l’Afrique de l’Ouest

par Laurent Bossard, Directeur, Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO/OCDE)

(English version follows)

Cover image FREn inaugurant la nouvelle collection  « Notes Ouest-africaines » du Secrétariat du CSAO/OCDE, T. Allen et P. Heinrigs nous proposent une réflexion sur les opportunités de l’économie alimentaire de la région. Une occasion utile et nécessaire de se tourner vers le passé pour mesurer l’ampleur des mutations du monde réel… et de celles des idées.  

Je fais partie de ceux qui ont l’âge de se souvenir de l’agriculture ouest-africaine – sahélienne en particulier – au milieu des années 1980. Nous constations – déjà – la puissance de la croissance démographique. Entre 1960 et 1985, le nombre de sahéliens avait doublé et la population urbaine avait été multipliée par cinq. Et l’agriculture ne suivait pas le rythme. Abstraction faite des aléas climatiques (on sortait de la grande sécheresse de 1983), la tendance sur 25 ans était à l’augmentation des importations à un rythme de l’ordre de 8% par an. Jacques Giri dans son livre « Le sahel face aux futurs » paru en 1987, tirait la sonnette d’alarme : « Le système de production alimentaire sahélien est demeuré très traditionnel dans son ensemble, très vulnérable à la sécheresse et peu productif : il ne s’est adapté ni en quantité, ni en qualité, aux besoins (..). La région est de plus en plus dépendante de l’extérieur et en particulier de l’aide alimentaire. Le retour à des conditions climatiques plus favorables n’a pas fait disparaître cette dépendance ». 

Une partie significative des « importations »  était en réalité assurée par l’Aide alimentaire qui s’était en quelque sorte institutionnalisée depuis le milieu des années 70. Il est vrai que l’Europe – dont la production de céréales avait doublé entre 1970 et 1985 – n’était pas avare de ce type d’assistance. Mais cela ne pouvait pas durer et les perspectives étaient inquiétantes.

Le monde paysan sahélien et ouest-africain était alors clairement divisé en deux parties très inégales. D’un côté, la majorité pratiquait une agriculture vivrière ; dont une grande partie dans une logique d’autosubsistance. Le marché ne jouait qu’un rôle marginal dans la vie des producteurs ; d’autant moins que dans de nombreux pays, les prix étaient fixés dans les ministères et la commercialisation étaient – au moins en théorie – le monopole de l’État.

De l’autre côté, les cultures d’exportation étaient en plein boom et faisaient entrer une minorité de paysan dans une forme de « modernité ».  Des fonds de stabilisation soutenus par la communauté internationale permettaient de garantir les prix d’achat aux producteurs quels que soient les cours mondiaux. Ce fut le cas pour le coton dont la production explosa à partir du début des années 70, ou pour le cacao et le café en Côte d’Ivoire et au Ghana. L’arachide quant-à-elle, fera le bonheur du Sénégal, de la Gambie, du Niger ; jusqu’à ce que les pays du Nord réalisent qu’ils pouvaient produire des oléagineux à moindre coût chez eux.

Mais au total, les perspectives n’étaient pas bonnes : la démographie et les villes allaient inexorablement creuser le déficit alimentaire ; les revenus des cultures d’exportation ne seraient pas suffisants pour financer les importations ; l’aide alimentaire structurelle ne pourrait durer.

Plus de trois décennies plus tard, il apparaît que, ce que nous jugions être la cause des problèmes (l’urbanisation), a été le moteur d’un spectaculaire développement agroalimentaire. En grandissant et en se multipliant, les villes ont polarisé une grande partie du monde agricole, l’entrainant vers le marché. Elles ont ce faisant,  suscité l’apparition et le développement d’un grand nombre de professions indispensables, le long d’une chaine alimentaire de plus en plus complexe, en amont et en aval de la production : fabricants et réparateurs d’outils, vendeurs d’engrais et de semences, marchands (collecteurs, grossistes, détaillants), manœuvres, emballeurs, transporteurs, transformateurs, restaurateurs. Sans oublier tous ceux qui par leur activités permettent aux précédents de faire leurs métiers ; ceux par exemple qui sont assis au bord de la route entouré de pneus en attendant les crevaisons des camions de passage.

En 2010, cette économie alimentaire représentait 178 milliards de dollars US, soit 36% du PIB cumulé de tous les pays de l’Afrique de l’Ouest (sans doute autour de 240 milliards de dollars en 2015). Elle constitue le premier secteur économique de la région et est en forte croissance. Le mouvement d’extension du marché ouvre de nouvelles opportunités en amont et en aval de la production agricole. Désormais, cette dernière ne représente plus que 60 % de l’économie alimentaire.

Désormais, le grand défi agricole réside beaucoup moins dans les cultures d’exportation que dans les opportunités économiques du marché régional. Les deux tiers de ce que consomment les africains de l’ouest est commercialisé. Une partie significative et fortement croissante est transformée. L’horizon agroalimentaire est plein de promesse de développement et d’emplois. S’intéresser aux nouvelles activités qui se développent le long de ces chaines, c’est aussi – et il faudra s’en assurer – donner une chance aux femmes qui sont particulièrement présentes dans les segments de la transformation et de la distribution alimentaires.

Les politiques publiques doivent s’adapter à ces mutations du réel.

Cet article a également été publié sur le blog “OECD Insights”.

The main sector of economic activity in West Africa consists of feeding its population

By Laurent Bossard, Director, OECD Sahel and West Africa Club Secretariat

Cover image EN-mailchimpIn launching the new “West African Papers” series produced by the OECD Sahel and West Africa Club Secretariat, T. Allen and P. Heinrigs have reflected on the region’s food economy opportunities, providing us with a useful and necessary occasion to look back and measure the extent of changes that have taken place.

I’m old enough to remember the West African agriculture – and especially that of the Sahel – that existed in the middle of the 1980s. One could (already) witness the power of demographic growth. Between 1960 and 1985, the population of the Sahel had doubled and the urban population had increased fivefold. But farming did not keep pace. Excluding weather variations (people were just emerging from the terrible drought of 1983), this 25-year period revealed an increase in imports to the tune of 8% per year. In his 1987 book, Le sahel face aux futurs (The Sahel: Facing the Future), Jacques Giri was already sounding the alarm: “Overall, the Sahelian food production system has remained very traditional, very vulnerable to drought and not all that productive. It has not adapted in terms of quality, quantity or needs […]. The region is increasingly dependent on outside sources and, in particular, on food aid. The return of more favourable weather conditions has not led to a decrease in this dependence.”

A significant portion of the region’s “imports” were, in reality, related to food aid, which had practically become institutionalised since the middle of the 1970s. While it’s true that Europe – whose grain production had doubled between 1970 and 1985 – was not averse to providing this type of aid, this state of affairs was not sustainable and the prospects were worrisome.

Farmers in the Sahel and in West Africa were clearly divided into two extremely unequal halves. On the one hand, the majority practised subsistence farming, and a large proportion of that majority did so with self-sufficiency in mind. Markets only played a marginal role in producers’ lives, especially as, in a number of countries, prices were set by ministries and commercialisation was – in theory, at least – a state monopoly.

On the other hand, export crops were enjoying a major boom, compelling a minority of small farmers to “modernise”. Stabilisation funds supported by the international community guaranteed purchase prices for producers, irrespective of global prices. This was the case for cotton, the production of which surged from the beginning of the 1970s onwards, or for cocoa and coffee in Côte d’Ivoire and Ghana. Groundnuts, meanwhile, offered great benefits for Senegal, Gambia and Niger, until the northern countries realised that they could produce oilseed crops at home at a lower cost.

But overall, the prospects were poor: demographics and towns would lead to a relentless increase in the food deficit. Revenue from export crops would not be sufficient to fund imports; structural food aid could not last.

More than three decades later, it appears that what we believed to be the cause of the problems (urbanisation) has in fact been the driving force behind spectacular agri-food development. By growing and multiplying, towns polarised a large part of the farming world, dragging it into the market. In doing so, they sparked the emergence and development of a large number of essential professions, all along the increasingly complex food chain,  both upstream and downstream of production: tool manufacturers and repairers, fertiliser and grain sellers, traders (collectors, wholesalers and retailers), labourers, packers, transporters, processors and restaurant owners. And this is not taking into account all the activities that enable the aforementioned to perform their jobs – take for example, those that wait by the side of the road to replace the punctured tyres of passing lorries.

In 2010, this food economy represented USD 178 billion, which equates to 36% of the combined GDP of all the countries in West Africa (likely around USD 240 billion in 2015). It is the top economic sector of the region and is experiencing strong growth. The move to extend the market has opened up new opportunities both upstream and downstream of agricultural production, which now represents just 60% of the food economy.

Today, the great challenge for farming lies less with crop exports and more with the economic opportunities offered by the regional market. Two-thirds of what West Africans consume is commercialised. A significant and fast-growing part of it is processed. The future of the agri-food sector is highly promising in terms of development and jobs. Taking more of an interest in the new activities developing along these value chains will also offer opportunities to women, who are especially prevalent in the processing and food distribution segments.

Public policies must be adapted to match these real-world changes.

This article was also published on the “OECD Insights” blog.