Les frontières et les réseaux oubliés du développement

Par Laurent Bossard, Directeur, Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO/OCDE)

cross-border-cooperation-large-freLa publication CSAO/OCDE « Coopération transfrontalière et réseaux de gouvernance en Afrique de l’Ouest », aborde le sujet – crucial mais trop méconnu – de la coopération transfrontalière, par le biais d’une approche encore peu utilisée en Afrique de l’Ouest et dans le monde du développement : l’analyse des réseaux sociaux. Cette double originalité fait de la lecture de cet ouvrage une expérience pleine d’enseignements.

Plus de 46 % des villes et la moitié de la population urbaine ouest-africaines se trouvent à moins de 100 km d’une frontière. Ces espaces frontaliers couvrent la totalité des territoires du Bénin, de la Gambie, de la Guinée-Bissau et du Togo; les deux tiers de ceux de la Guinée, de la Sierra Leone et du Sénégal; plus de la moitié de la superficie du Burkina Faso et du Ghana. Ils accueillent l’immense majorité de la population de la Mauritanie et du Niger. Ces chiffres nous disent l’importance que nous devrions accorder aux dynamiques frontalières et transfrontalières ; que l’on se préoccupe de développement agropastoral et de sécurité alimentaire, d’éducation, de santé, de gestion et de préservation de l’environnement ou encore de sécurité. Les seules choses qui s’arrêtent aux frontières sont les politiques nationales. Le reste passe ; les personnes, les informations, les marchandises ; mais aussi les crises et les instabilités. Les populations vivant près des frontières, leurs réseaux, leurs villages et leurs villes sont les points d’appui de processus transnationaux puissants et multiformes construisant une intégration régionale de facto face à une intégration de jure qui peine à s’imposer.

L’idée de réconcilier l’intégration « par le bas » et l’intégration « par le haut » par le biais de politiques de coopération transfrontalière, fait lentement son chemin. Promue au tournant du siècle par l’ancien président malien Alpha Oumar Konaré, la coopération transfrontalière bénéficie désormais de programmes pilotés par la Commission de l’Union africaine et celles de la CEDEAO et de l’UEMOA. Un certain nombre d’initiatives internationales sont également à l’œuvre. Cependant, cette approche demeure marginale dans les politiques publiques ouest-africaines et les portefeuilles de la coopération internationale ; du fait de la persistance de nombreuses contraintes juridiques et financières.

Il est vrai que ces initiatives interviennent dans un contexte marqué par une recrudescence du terrorisme transnational qui, comme au Mali, au Nigéria et dans le Bassin du lac Tchad, incite la communauté internationale et les pays africains à accorder une importance croissante à la sécurisation des frontières. Plus que jamais, le contrôle des frontières constitue un enjeu crucial pour la stabilité des États et la prospérité des Africains de l’Ouest. Comme le souligne le récent rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) sur la gestion des frontières du Mali, un nouvel équilibre doit être trouvé « entre le contrôle et le mouvement libre afin que les espaces frontaliers puissent pleinement faciliter l’intégration et la paix ».

Encore faut-il pour cela que le potentiel des régions frontalières en matière de coopération et le fonctionnement des réseaux de politiques publiques qui permettent aux acteurs transfrontaliers de travailler de concert, soient connus.

Il existe de nombreux travaux décrivant les dynamiques transfrontalières. Mais peu d’études ont cherché à cartographier systématiquement les régions les plus favorables à la coopération transfrontalière ; ou encore à décrypter l’organisation des réseaux structurant la coopération. L’analyse des réseaux transfrontaliers de politiques présentée dans cette publication constitue une avancée réjouissante pour tous les acteurs qui interviennent dans la coopération transfrontalière en Afrique de l’Ouest. Elle met en évidence, pour la première fois, comment sont structurés les réseaux de gouvernance transfrontaliers, comment circule l’information entre partenaires de nature très différente, et qui sont les acteurs considérés comme les plus centraux, facilitant ainsi la compréhension de dynamiques à grande majorité informelles. Au-delà du champ académique, l’analyse des réseaux constitue également un levier d’autonomisation pour les communautés locales et les organisations non gouvernementales (ONG), ainsi qu’un outil d’opérationnalisation pour les organisations internationales et les gouvernements.

L’analyse des réseaux sociaux est pertinente pour saisir à la fois la complexité des liens sociaux qui rapprochent les politiques, et leur spatialisation au-delà des frontières. En offrant une échelle de lecture plus appropriée aux conditions locales, l’approche promeut la prise en compte de politiques plus territorialisées au sein des stratégies nationales et internationales. Les politiques publiques africaines doivent se saisir de cette approche pour mieux coller aux réalités locales. Elles doivent en même temps mieux intégrer les espaces frontaliers où résident d’importants potentiels de développement et d’intégration régionale.