Aux racines de la violence contre les femmes : comprendre ses causes profondes et comment y remédier

Par Hyeshin Park, Coordinatrice du programme Égalité femmes-hommes, et Gabrielle Woleske, Analyste de politiques publiques, Centre de développement de l’OCDE

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Chaque jour, 137 femmes sont tuées par leur partenaire ou un membre de leur famille. Une femme sur trois dans le monde a déjà subi des violences conjugales au cours de son existence. Alors que la violence à l’égard des femmes demeure un problème mondial persistant, nombreux sont ceux qui continuent de n’y voir qu’une simple affaire personnelle ou ne concernant que « certains hommes mauvais ». La nature généralisée de ce phénomène indique toutefois qu’il s’agit aussi d’un problème social collectif, prenant racine dans les normes sociales largement répandues et liées au concept de masculinité – c’est-à-dire les constructions sociales qui définissent la façon dont les hommes se comportent et, surtout, sont censés se comporter dans des contextes spécifiques pour être considérés comme de « vrais » hommes. Pour comprendre pourquoi certains hommes sont violents envers les femmes et y mettre un terme, il nous faut donc identifier et questionner les normes qui conduisent à ce type de comportements, et dépasser le discours qui voudrait restreindre ce problème à l’action individuelle de « certains hommes mauvais ».  

Norme 1 : Un « vrai » homme doit subvenir aux besoins de sa famille

Les normes masculines sont diverses ; elles peuvent être nocives et restrictives – comme celles associées à une « masculinité toxique » –, ou équitables au regard de l’égalité des genres et flexibles. Le principal problème est que certaines masculinités promeuvent des conceptions très rigides de ce que signifie être un « vrai » homme, faisant ainsi pression sur les hommes et les garçons pour qu’ils se conforment aux idéaux sociaux de ce que serait la virilité. Les hommes qui acceptent et intériorisent ces normes sont, de fait, plus susceptibles de commettre des violences1. L’un de ces idéaux voudrait que les « vrais » hommes subviennent aux besoins de leur famille. Il s’agit en effet de l’une des attentes sociales les plus fortes et universelles à l’égard des hommes. Selon les données de 28 pays de l’Union européenne, en 2017, 43 % des personnes interrogées déclaraient ainsi que le rôle le plus important d’un homme est de gagner de l’argent, un pourcentage qui atteignait même 80 % en Bulgarie. En outre, en 2016, en Azerbaïdjan, la majorité des hommes estimaient qu’un homme sans revenus n’a aucune valeur.

Norme 2 : Un « vrai » homme doit avoir le dernier mot à la maison

La conviction que les « vrais » hommes doivent subvenir aux besoins de leur famille vient renforcer une autre norme centrale des conceptions restrictives de la masculinité : celle qui voudrait qu’ils gagnent plus que leur partenaire et qu’ils aient le dernier mot dans les décisions du ménage, notamment en ce qui concerne les choix financiers. À mesure que les sociétés changent et évoluent, les rôles traditionnels dévolus aux hommes et aux femmes – par exemple, les hommes gagnent de l’argent, et les femmes s’occupent du foyer – sont de plus en plus remis en question. Avec l’autonomisation financière des femmes et leur réussite dans la sphère économique, il devient par exemple de plus en plus difficile pour les hommes de se montrer à la hauteur de cet idéal de masculinité fondé sur la domination financière. Ainsi, environ 37 % des personnes interrogées dans 49 pays en 2017-20, déclarent que si une femme gagne plus d’argent que son mari, cela engendrera presque inévitablement des problèmes, un pourcentage qui atteint même les 50 % au Bangladesh, en Bolivie, en Égypte, en Indonésie, en Iran, en Jordanie, au Kirghizistan, au Mexique, au Myanmar, au Nigéria, au Pakistan et au Zimbabwe. Or, quand les hommes ne parviennent pas à prouver leur masculinité, par exemple en gagnant plus d’argent que leur épouse, la violence peut leur apparaître comme un moyen d’être reconnus comme de « vrais » hommes et de réaffirmer leur domination.    

En outre, lorsqu’elles sont intériorisées par les hommes, les attentes rigides qui voudraient que les « vrais » hommes subviennent aux besoins de leur famille et dominent sur le plan financier les amènent souvent à considérer leur emploi comme le reflet de leur propre valeur, à donner la priorité au travail par rapport à d’autres domaines comme la vie de famille, et à se sentir honteux lorsqu’ils sont sans emploi ou sous-employés. Selon une étude menée en Inde en 2009, environ 30 % des hommes affirment ainsi « être souvent stressés ou déprimés parce qu’ils n’ont pas assez de travail » et un pourcentage similaire, « se sentir parfois honteux face à leur famille parce qu’ils sont sans emploi ». On notera ici que les hommes se déclarant dans l’un et/ou l’autre de ces deux cas sont près de 50 % plus susceptibles de s’être montrés violents envers leur femme.     

Même lorsque les femmes décident de quitter un partenaire violent, l’idée que les « vrais » hommes dominent sur le plan financier et contrôlent les biens du ménage crée des obstacles. Quand ces normes sont largement acceptées, les femmes n’ont ni accès aux biens importants, ni pouvoir décisionnel les concernant. Les cadres juridiques vont même dans ce sens : dans 30 pays, la loi n’accorde ainsi pas les mêmes droits aux épouses qu’à leurs époux en matière de propriété, d’administration et de prise de décision concernant les biens et autres actifs non fonciers. Or l’accès aux ressources telles que le revenu et l’emploi est une question cruciale, puisqu’il joue un rôle déterminant dans la possibilité pour une femme de quitter un partenaire violent.

Norme 3 : Un « vrai » homme doit être « fort » et réprimer ses émotions

Autre aspect important de cette problématique, la plupart des sociétés attendent des hommes qu’ils soient « forts » et s’abstiennent d’exprimer leurs émotions2. De ce fait, les hommes et les garçons n’ont que peu d’exutoires légitimés socialement, tandis que la colère et la violence sont, en revanche, des réactions souvent tolérées. Par conséquent, les violences contre les femmes, et plus particulièrement les violences conjugales, peuvent apparaître comme une forme d’exutoire aux émotions et frustrations que les hommes ressentent lorsqu’ils sont dans l’incapacité de répondre aux pressions de la société. Cela implique aussi que des bouleversements globaux – tels que la crise du COVID-19 – peuvent déstabiliser les hommes en les empêchant de satisfaire les exigences associées à certaines conceptions restrictives de la masculinité, ce qui peut provoquer chez eux des réactions violentes. De nouvelles données mettent ainsi en évidence une augmentation des signalements de violences contre les femmes depuis le début de la pandémie.   

En conclusion, la compréhension des conceptions restrictives de la masculinité permet de mieux appréhender ce problème de société. Toutefois, pour mobiliser ces connaissances, il est nécessaire de réunir davantage de données sur les normes masculines et les attentes que les sociétés nourrissent à l’égard de leurs hommes et garçons. Ces données peuvent fournir aux décideurs politiques les informations dont ils ont besoin pour faire évoluer les normes sociales et mesurer les progrès réalisés dans cette voie. Elles pourraient par exemple s’inscrire en soutien d’initiatives telles que le « Movimiento Nacional por el Desaprendizaje del Machismo » (Mouvement national pour le désapprentissage du machisme), récemment lancé par la Colombie, en permettant de suivre l’impact de ce type de campagne sur les normes sociales et les convictions en matière de masculinités. Des données à plus court terme sur la prévalence des violences contre les femmes sont par ailleurs essentielles pour mesurer les évolutions. Elles pourraient en effet permettre de mieux comprendre l’incidence des événements locaux, nationaux ou internationaux – comme la pandémie de COVID-19 –ainsi que des politiques de transformation des normes sociales, sur ce problème.


1. Voir Promundo: The Man Box.

2. Voir Promundo: The Man Box.