Bassin du lac Tchad : la riposte militaire ne suffira pas contre Boko Haram

Par Seidik Abba, journaliste et écrivain

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La paix définitive passe par la lutte contre la pauvreté : ici des femmes récoltant du poivron sur les rives de la Komadougou-Yobé. Crédit photo : Ado Youssouf

La stratégie du tout militaire et sécuritaire semble avoir montré ses limites dans la riposte contre le mouvement jihadiste nigérian Boko Haram. Désormais, il faut passer à une approche holistique associant les défis du développement et la prise en charge de l’urgence écologique autour du lac Tchad.

Depuis 2009, Boko Haram [qui signifie l’école occidentale est un péché en langue hausa] a basculé dans la violence armée au Nigéria, pays de naissance de ce mouvement qui se réclame du jihad, mais aussi au Cameroun, au Niger et au Tchad. En dix ans, selon l’ONU, près de 27 000 personnes ont été tuées par Boko Haram, ce qui a provoqué les déplacements internes ou externes de près de 2 millions de personnes. Face à la violence inouïe de ce mouvement jihadiste, les États concernés ont choisi l’option du tout militaire et sécuritaire.

Confrontés à une menace inédite, les États membres de la Commission du Bassin du lac Tchad (CBLT) ont substantiellement accru les moyens humains et matériels de leurs forces de défense et de sécurité. Le Niger, pour prendre cet exemple, consacre désormais 15 % de son budget national aux dépenses de sécurité.

Outre les dépenses déjà engagées, le Nigéria a déboursé en 2018 près de 496 millions de dollars pour acheter aux États-Unis 12 avions de combat permettant d’intensifier ses actions contre Boko Haram. Le Cameroun et le Tchad mobilisent eux aussi d’importantes parts de leurs ressources nationales dans la lutte contre le mouvement jihadiste. Au plan multilatéral également, l’option du tout militaire et sécuritaire a été privilégiée, notamment à travers la création de la Force mixte multinationale (FMM) dont le quartier général est installé à N’Djaména, au Tchad.

Soutenu à hauteur de 50 millions d’euros par l’Union européenne, la FMM est censée coordonner la réponse sous-régionale à la menace que représente Boko Haram. Mis ensemble, les efforts nationaux et sous-régionaux ont permis de porter des coups durs à Boko Haram. En effet, on est passé d’une situation (entre 2013 et 2014), où Boko Haram contrôlait des villages, notamment dans le sud-est du Nigéria (Damasak, Duci, Malam Fatori), à un nouveau contexte dans lequel la secte, qui rêvait de fonder la Willa (province) en Afrique de l’Ouest de l’État islamique au Levant (Califat), a été contrainte de se réfugier dans son fief historique de la forêt de Sambissa et dans le lit du lac Tchad.

En dépit de très nombreux revers qu’il a subis, le mouvement jihadiste garde une très grande capacité de nuisance. En témoignent, ses attaques meurtrières contre les casernes, les attentats-suicides ainsi que les enlèvements quotidiens de citoyens, notamment dans la région de Diffa au sud-est du Niger, où la secte a créé un véritable business de la rançon.

Un nouveau paradigme

Après avoir laissé seuls les pays de la CBLT en première ligne, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) vient de décider lors de son sommet extraordinaire organisé le 14 septembre 2019 à Ouagadougou, de s’impliquer davantage dans la lutte contre la menace terroriste au Sahel et dans le bassin du lac. Il faut profiter de cette opportunité pour associer enfin les enjeux de développement et d’environnement aux aspects militaires et sécuritaires. La région du bassin du lac Tchad et de sa rivière semi-permanente tributaire, la Komadougou-Yobé, qui incarne la frontière orientale entre le Niger et le Nigéria, s’y prête tout particulièrement.

Sur les 233 repentis de Boko Haram accueillis au Centre de déradicalisation, de formation professionnelle et de réinsertion sociale de Goudoumaria, à près de 1 200 kilomètres au sud-est de Niamey, la capitale nigérienne, une bonne partie a affirmé avoir rejoint Boko Haram faute de perspectives d’avenir dans la région de Diffa. On pourrait en dire autant de certains jeunes embrigadés dans les rangs du mouvement dans le nord Cameroun, le nord-est du Nigéria et l’ouest du Tchad.

Dans ces régions, développer les infrastructures socio-économiques et routières et créer des emplois pour les jeunes priveraient Boko Haram d’un terreau favorable au recrutement. Pour y arriver, il faudrait transformer la Komadougou-Yobé en levier de prospérité économique pour les populations riveraines. Ce qu’elle fut naguère. Il n’y a pas si longtemps, un paysan nigérien pouvait récolter par an sur les rives de la Komadougou près de 300 sacs de poivrons. Vendue à 10 000 FCFA (soit environ 15 euros), cette récolte assurait au producteur 3 millions de FCFA, soit 4 500 euros de revenus annuels. Rencontrés en 2017, certains des producteurs qui ont dû fuir leurs villages pour se réfugier dans les camps à cause de Boko Haram, ont assuré que ces revenus suffisaient entièrement pendant toute une année à leur bien-être, à la scolarisation de leurs enfants et même à quelques dépenses de prestige. Ici, le retour à une paix définitive et durable passera forcément par la réhabilitation de la Komadougou-Yobé qui souffre de l’ensablement de son cours et de l’évaporation de ses eaux.

Plus généralement, la paix définitive et la stabilité dans le bassin du lac Tchad qui couvre le Cameroun, le Nigéria, le Niger et le Tchad passe par un plan crédible de prise en charge de l’urgence écologique autour du lac. Une situation aggravée ces dernières années par les effets du changement climatique au Sahel, se manifestant par des saisons des pluies plus courtes et plus denses et des températures en hausse. Ce bassin transfrontalier, malgré un assèchement et un rétrécissement spectaculaires, permet à près de 29 millions de personnes de s’adonner aux activités agricoles et à la pêche. En 2014, malgré la dégradation écologique, le revenu moyen annuel d’un pêcheur de la partie nigérienne du lac Tchad était estimé entre 1 539 000 FCFA (environ 2 349 euros) et 1 850 750 FCFA (près de 2 850 euros). Aujourd’hui, en raison de l’insécurité entretenue par Boko Haram, la production agricole et la pêche ne peuvent plus se faire paisiblement dans le lit du lac.

Seule une approche holistique, telle que celle adoptée lors du récent Forum sur la gestion des ressources naturelles dans la région de Diffa, celle intégrée au projet « Biosphère et patrimoine du lac Tchad » de l’UNESCO, ou celle initiée par le PNUD avec le « Fonds pour la stabilisation de la région du lac Tchad », associant la riposte militaire et sécuritaire aux enjeux de développement ainsi que la réponse à l’urgence écologique, permettra le retour de la paix définitive dans la zone concernée par Boko Haram. Pour être efficace et durable, cette riposte sera globale ou ne sera pas.

Le dernier livre de Seidik Abba, Voyage au cœur de Boko Haram, est disponible aux Éditions L’Harmattan.